66

Installée sur une chaise en bois particulièrement inconfortable, Nora commençait à trouver le temps long. Elle consulta sa montre pour la cinquième fois au moins : 22 h 30. L’interrogatoire était plus fastidieux encore que le jour de la découverte du corps mutilé de Puck. Elle avait beau apporter des réponses aussi brèves et factuelles que possible aux deux flics en uniforme assis en face d’elle, ils ne lâchaient pas prise. Ils avaient commencé par lui poser des questions sur la nature de ses travaux pour le Muséum - comme si ça pouvait avoir le moindre rapport avec l’affaire ! - avant de passer à ses démêlés avec le Chirurgien dans les allées des archives. Ils l’avaient ensuite longuement interrogée sur la note tapée à la machine que lui avait adressée Puck, ou plutôt le meurtrier de ce dernier. Une note que la police avait dans ses dossiers depuis belle lurette et dont elle ne savait rien, sinon qu’elle l’avait trouvée sur le bureau de l’archiviste.

D’autres enquêteurs nettement plus aimables et dégourdis que ceux-là lui avaient déjà posé les mêmes questions mille fois. Le pire, c’est que les deux abrutis qui l’interrogeaient - un petit gros aux allures de nain de jardin et un grand prétentieux - n’avaient pas l’air de vouloir s’arrêter. Ils passaient leur temps à s’interrompre réciproquement en se lançant des regards assassins, sans que Nora comprenne vraiment pourquoi. Quand deux types ne peuvent pas se sentir, on évite de les faire travailler ensemble, c’est le B.A.-BA du métier, mais ces deux-là avaient dû passer entre les gouttes. Une belle paire de crétins !

— Je vous rassure, professeur Kelly, nous n’en avons plus pour très longtemps, fit le nain de jardin, un dénommé Finester, en compulsant ses notes pour la centième fois.

— Dieu merci.

La réponse de Nora n’eut pas l’air de faire particulièrement plaisir à ses interlocuteurs. Au bout de quelques instants, O’Grady se décida à rompre le silence. Un planton venait de lui faire passer une feuille manuscrite qu’il examina attentivement avant de reprendre :

— Connaissez-vous un certain William Smithback ?

Nora n’en pouvait plus. Voilà qu’on lui foutait Smithback entre les pattes.

— Bien sûr que je le connais.

— Je pourrais savoir la nature exacte de vos rapports avec ce monsieur Smithback ?

— C’est mon ancien petit ami.

O’Grady retourna la feuille qu’il avait entre les mains.

— On vient de me transmettre un rapport le concernant. Apparemment, M. Smithback s’est fait passer ce matin pour l’un des responsables de la sécurité du Muséum afin d’avoir accès à certains dossiers confidentiels. Êtes-vous au courant de cette démarche, et savez-vous ce qui a pu pousser M. Smithback à agir ainsi ?

— Non, je n’en ai pas la moindre idée.

— Quand avez-vous été en contact avec M. Smithback pour la dernière fois ?

— Je ne sais plus exactement, répondit Nora en soupirant.

Finester se cala sur sa chaise et croisa ses bras sur sa poitrine d’un air désinvolte.

— Réfléchissez bien, nous avons tout notre temps.

Il avait le crâne complètement lisse, à l’exception d’une mèche broussailleuse, plantée comme une île au milieu d’un océan de calvitie.

— Je ne sais pas, moi. Peut-être la semaine dernière, fit-elle d’un ton agacé.

Cette histoire commençait à devenir parfaitement ridicule.

— Dans quelles circonstances l’avez-vous vu ?

— Il était venu me harceler dans mon laboratoire.

— Pour quelle raison ?

— Il voulait me prévenir que l’inspecteur Pendergast avait été gravement blessé. J’ai dû faire appel aux services de sécurité et deux gardiens ont été obligés de l’emmener manu militari. Ils ont très certainement consigné cet incident dans leur rapport, vous n’avez qu’à leur demander.

Tout en répondant machinalement aux questions des deux enquêteurs, Nora réfléchissait à toute vitesse. Qu’est-ce qui avait bien pu pousser Smithback à remettre les pieds au Muséum ? Il était indécrottable.

— Si je comprends bien, vous n’avez pas la moindre idée de ce que cherchait M. Smithback.

— C’est ce que je viens de vous dire, non ?

Sans paraître se formaliser de l’agressivité de Nora, O’Grady consulta ses notes.

— Je lis ici que M. Smithback...

— Écoutez, l’interrompit aussitôt Nora, vous ne croyez pas qu’il serait plus utile de vous intéresser en priorité aux faits et gestes du meurtrier ? Je pense aux deux notes tapées à la machine rédigées par ses soins : celle qu’il m’a envoyée et la note laissée en évidence sur le bureau de Puck. Il ne fait aucun doute que le meurtrier circule à sa guise à l’intérieur du Muséum, alors pourquoi me harceler de questions au sujet de Smithback ? Ça fait une semaine que je ne l’ai pas vu et que je ne lui ai pas parlé. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il fabrique, et pour vous dire le fond de ma pensée, je m’en fous royalement.

— Calmez-vous, professeur Kelly. Nous ne vous posons pas toutes ces questions pour le plaisir, répliqua calmement O’Grady.

— Pour quelle raison, alors ?

— Tout simplement parce qu’on nous l’a demandé et que ça fait partie de notre boulot.

— Seigneur ! fit Nora, désespérée, en se passant la main sur le front. Elle avait l’impression de se trouver dans un roman de Kafka.

— Bon, alors, allez-y, fit-elle d’une voix lasse.

— Nos services ont lancé un avis de recherche contre M. Smithback, et sa voiture de location a été retrouvée il y a quelques heures à Harlem, sur Riverside Drive. À votre avis, quelle raison avait-il de louer une voiture pour se rendre dans un quartier aussi excentré ?

— Combien de fois faudra-t-il vous le répéter ? Je ne lui ai pas parlé depuis une semaine.

O’Grady retourna à nouveau sa feuille.

— Depuis combien de temps connaissez-vous M. Smithback ?

— Je l’ai rencontré il y a un peu moins de deux ans.

— Où avez-vous fait sa connaissance ?

— En Utah.

— Dans quelles circonstances ?

— Lors d’une fouille archéologique.

Nora répondait de plus en plus machinalement. Le flic avait dit Riverside Drive, du côté de Harlem. Que pouvait bien faire Smithback là-bas ?

— Pourriez-vous nous en dire davantage sur ces fouilles archéologiques ?

Trop préoccupée, Nora n’entendit pas la question.

— Professeur Kelly ?

Nora leva les yeux :

— Où exactement sur Riverside Drive ?

— Pardon ? répondit O’Grady, interloqué.

— Je voudrais savoir précisément où a été retrouvée la voiture de Smithback sur Riverside Drive.

O’Grady se pencha sur sa feuille.

— Attendez une seconde... Voilà ! Riverside Drive, à hauteur de la 131e Rue.

— Vous dites au coin de Riverside Drive et de la 131e Rue ? Mais qu’est-ce qu’il est allé faire là-bas ?

— C’est précisément ce que nous tentons d’établir, et nous espérions que vous pourriez éclairer notre lanterne. Pour en revenir à ces fouilles archéologiques en Utah, je souhaiterais savoir...

— Si j’ai bien compris ce que vous m’avez dit, il est venu au Muséum ce matin pour consulter certains dossiers. Quels dossiers, exactement ?

— De vieux dossiers.

— Oui, mais lesquels ?

O’Grady se replongea dans sa note de service avant de répondre :

— D’après ce qui est indiqué ici, il s’agirait d’anciens dossiers du personnel.

— Sait-on à qui il s’est intéressé en particulier ?

— Non, ça n’est pas précisé.

— Vous dit-on au moins comment il s’y est pris ?

— Non, ça n’est pas précisé non plus et...

— Mais putain ! Vous ne pouvez pas faire correctement votre boulot et vous renseigner, non ?

Sous l’insulte, le visage de O’Grady s’empourpra.

— Professeur Kelly, je ne crois pas que ce soit à vous de poser des questions. Il est d’ailleurs plus que temps de reprendre cet interrogatoire.

— Attends ! Je crois que je sais comment il a fait, l’interrompit Finester. J’étais de service ce matin quand c’est arrivé. Pendant que tu étais parti chercher du café et des beignets, tu te souviens ?

— Au cas où tu l’aurais oublié, Finester, répliqua O’Grady d’un ton cinglant, je te rappelle que c’est à nous de poser les questions, pas à elle.

Nora vit tout de suite le parti qu’elle pouvait tirer de l’antagonisme entre les deux hommes.

— Je ne vois pas très bien comment je peux répondre à vos questions si vous ne me donnez pas les informations dont j’ai besoin, fit-elle en toisant O’Grady.

Cette fois, le visage du policier devint cramoisi.

— Et moi, je vous rappelle que ce n’est pas à vous...

— Elle a raison, O’Grady. Elle a le droit de savoir, l’interrompit Finester, ravi de damer le pion à son collègue, avant de se tourner vers Nora, tout sourire :

— Je vais vous expliquer comment ça s’est passé. M. Smithback s’est fait passer au téléphone pour quelqu’un du service des Ressources humaines, et il s’est arrangé de façon à éloigner l’un des deux gardiens du service des vieux papiers. Sous prétexte d’une mission de vérification, il en a profité pour demander à l’autre gardien de lui ouvrir certains classeurs.

— C’est vrai ? ne put s’empêcher de dire Nora en souriant intérieurement. C’était du Smithback tout craché. Et sait-on exactement de quels dossiers il s’agissait ?

— De vieilles demandes d’autorisation de la fin du XIXe siècle.

— Vous voulez dire que c’est uniquement pour ça qu’on a lancé contre lui un avis de recherche ?

— Bien sûr que non, mais le gardien l’a vu empocher plusieurs documents, de sorte qu’il y a eu vol et que...

— Dans quel classeur a-t-il pris ces documents ?

— Celui de l’année 1870, si je me souviens bien, répondit Finester, très fier de son petit effet. Trouvant bizarre que Smithback glisse des papiers dans sa poche, le gardien a vérifié tous les dossiers, et il s’est aperçu qu’on en avait vidé un.

— Lequel ?

— Vous savez, celui de ce tueur en série dont on a beaucoup parlé ces derniers temps. Celui qui a fait l’objet d’un grand article dans le Times. Smithback cherchait visiblement à en savoir davantage sur...

— Vous voulez dire Enoch Leng ?

— Oui, c’est ce nom-là.

Nora était comme assommée.

— Si je ne vous dérange pas tous les deux, j’aimerais reprendre le cours normal de cet interrogatoire, fit O’Grady, vexé.

— Et vous dites qu’on a retrouvé sa voiture au coin de la 131e Rue et de Riverside Drive ? Sait-on depuis combien de temps elle se trouvait là ?

Finester haussa les épaules.

— Il l’a louée tout de suite après avoir volé ce vieux dossier. Mais ne vous inquiétez pas, l’un de nos hommes surveille discrètement la voiture. Dès qu’il viendra la reprendre, on aura quelques questions à lui poser.

O’Grady était excédé :

— Finester, si tu as fini de raconter au professeur Kelly tous les détails d’un dossier censé rester confidentiel, j’aimerais pouvoir continuer. Professeur, dans le cadre de ces fouilles archéologiques en Utah...

Sans sourciller, Nora fouilla dans son sac et en sortit un téléphone portable.

— Je regrette, professeur Kelly, mais vous n’êtes pas autorisée à vous servir de votre téléphone tant que cet interrogatoire n’est pas terminé, s’énerva O’Grady.

Nora remit son téléphone dans son sac.

— Je suis désolée, mais je dois m’en aller.

— Vous serez libre de vous en aller d’ici quelques minutes. Je vous rappelle que nous sommes actuellement en train de vous interroger, au cas où vous l’auriez oublié.

O’Grady, après être passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, était livide de rage.

— Je reprends donc. Pourriez-vous nous en dire davantage sur ces fouilles archéologiques...

Trop préoccupée par ce qu’elle venait d’apprendre, Nora ne l’écoutait même plus.

— Professeur Kelly ! Je suis en train de vous poser une question !

— Excusez-moi, mais ne pourrait-on pas reprendre cet interrogatoire un peu plus tard ? Ce serait vraiment très gentil de votre part. Il se trouve que j’ai une urgence.

Nora avait pris son air le plus innocent et le plus charmeur pour tenter d’amadouer O’Grady, qui prit un ton cinglant pour lui répondre :

— Professeur Kelly, je vous rappelle que nous enquêtons sur une série de meurtres. Vous partirez quand nous aurons terminé de vous poser des questions, pas avant.

Les yeux baissés, Nora ne répondit pas tout de suite. Relevant brusquement la tête, elle demanda à O’Grady :

— Il faut que j’y aille... euh, je veux dire, il faut que j’aille aux toilettes.

— Tout de suite ?

Elle fit oui de la tête.

— Nous sommes obligés de vous accompagner. J’espère que vous ne nous en voudrez pas, mais c’est le règlement.

— Vous voulez dire... dans les toilettes ?

O’Grady rougit à la manière d’un collégien pris en faute.

— Non, bien sûr. Nous attendrons devant la porte.

— Alors dépêchez-vous, je ne tiens plus. Désolée, j’ai une cystite.

O’Grady et Finester échangèrent des regards méfiants.

— Les suites d’une maladie infectieuse contractée lors d’une expédition au Guatemala.

Rassurés, les deux flics se levèrent et suivirent Nora à travers la Grande Salle de lecture Rockefeller où se poursuivaient les interrogatoires commandités par le capitaine Custer. Nora rongeait son frein, attendant le moment propice. Pas la peine d’éveiller les soupçons de ces deux abrutis.

Ils arrivèrent à la bibliothèque centrale, déserte depuis longtemps. La rumeur des interrogatoires en cours dans la Grande Salle ne leur parvenait plus que faiblement. Nora poussa la double porte conduisant aux toilettes du hall d’entrée, suivie : par ses deux gardes-chiourmes. Au moment où les deux hommes passaient à leur tour, elle leur referma les lourds battants en pleine figure. Elle entendit un choc et le bruit de deux corps qui tombaient, auxquels se mêlaient des cris outragés. Elle était déjà loin lorsque les deux policiers donnèrent l’alarme, mais en tournant la tête, elle constata que Finlster et O’Grady s’étaient lancés à sa poursuite.

Nora avait beau être rapide, ses deux poursuivants ne se laissaient pas distancer. Arrivée à l’autre extrémité du hall, elle remarqua même que O’Grady gagnait du terrain.

Se précipitant vers une cage d’escalier protégée par une porte anti-feu, elle descendit les marches quatre à quatre. Elle traversait tout juste le palier inférieur lorsque le bruit d’une cavalcade lui parvint. Laurel et Hardy étaient déjà sur ses talons.

Il n’y avait pas une seconde à perdre. Au sous-sol, elle appuya de toutes ses forces sur la barre de sécurité de la porte fermant les escaliers et se retrouva au cœur des réserves du département de paléontologie. Un long corridor gris, droit comme la justice, s’offrait à elle, éclairé par des ampoules grillagées. Des deux côtés s’ouvraient toute une série de pièces aux contenus soigneusement identifiés : Pongidés, Bovidés, Eohippus, Proboscidiens.

Nora n’eut guère le temps de s’attarder sur le décor qui l’entourait. Les pas précipités des deux policiers dans la cage d’escalier se rapprochaient. C’était bien sa chance d’être tombée sur deux champions du 100 mètres. Pourquoi ne lui avait-on pas refilé des flics obèses pour l’interroger ?

Elle longea le couloir à toute vitesse et bifurqua à la première occasion pour brouiller les pistes, cherchant désespérément un moyen de semer Laurel et Hardy. L’immense salle où étaient entreposés les ossements de dinosaures n’était plus très loin. C’était son unique chance de se débarrasser de ses poursuivants. Tout en courant, elle fouillait son sac : Dieu merci, elle avait pensé à prendre ses clés ce matin-là.

Dans sa précipitation, elle faillit dépasser la porte sans la voir. Elle se jeta sur la serrure, ses clés à la main, et parvint à ouvrir la pièce à l’instant où les deux flics débouchaient dans le couloir.

Et merde ! Ils m’ont vue ! Nora referma précipitamment la porte et donna un tour de clé avant de se retourner. Elle pensait trouver refuge entre les rayonnages métalliques lorsqu’elle eut une idée.

Elle déverrouilla la porte et courut se cacher dans un recoin sombre de la pièce. Elle s’accroupit dans l’ombre et attendit, essayant de calmer sa respiration. Dans le couloir, les pas venaient de s’arrêter devant la porte qui se mit à vibrer sous une pluie de coups de poing.

— Ouvrez immédiatement ! hurlait O’Grady, hors de lui.

Nora regarda rapidement autour d’elle, cherchant une meilleure cachette. La pièce n’était que faiblement éclairée par les boîtiers de secours disséminés au plafond. Conformément au règlement intérieur du Muséum, il fallait une clé spéciale pour allumer les néons dans les lieux de stockage, afin de ne pas exposer à la lumière les précieux spécimens, et les allées séparant les étagères étaient plongées dans une semi-obscurité. Nora entendit un cri de rage et la porte trembla sur ses gonds.

Pourvu que ces deux crétins pensent à essayer la porte, sinon mon plan est à l’eau, pensa-t-elle. Laurel et Hardy étaient suffisamment bêtes pour enfoncer la porte en pensant qu’elle était fermée à clé.

Nora crut voir ses craintes se confirmer en entendant la porte trembler sous le poids des policiers. Mais au moment où la partie semblait perdue, une main tourna la poignée, et c’est avec soulagement qu’elle entendit le battant s’ouvrir lentement en grinçant. Retenant son souffle, elle tenta de se faire la plus petite possible dans la jungle des reliques gigantesques qui l’entouraient.

Le Muséum possédait l’une des plus belles collections d’ossements de dinosaures au monde. Tous les animaux préhistoriques qui n’étaient pas reconstitués dans les salles d’exposition se trouvaient stockés dans cette pièce, leurs os soigneusement répertoriés et étiquetés. Les rayonnages eux-mêmes, réalisés à l’aide de montants et de traverses en acier, avaient été conçus pour supporter des poids de plusieurs tonnes. Il régnait là une atmosphère qui n’était pas sans rappeler celle des cathédrales gothiques, les statues et les gargouilles trouvant leur pendant avec des fémurs gros comme des troncs d’arbres, des crânes de la taille d’une voiture et des fragments d’os fossilisés dans leur milieu naturel, attendant qu’on vienne les délivrer de leur carcan de pierre.

— Nous savons que vous êtes là, fit la voix essoufflée de Finester.

Nora, coincée entre deux murs d’ossements empilés comme des stères de bois, ne bougea pas. Un rat passa tout près d’elle, avant de se réfugier dans l’orbite d’un allosaure en l’apercevant. Comme dans tous les musées de ce genre, la classification de l’entrepôt n’obéissait à aucun critère précis et les spécimens s’étaient accumulés dans le plus grand désordre, offrant à la jeune archéologue un refuge idéal.

— Inutile de vous cacher, professeur Kelly ! On n’échappe jamais longtemps à la police. Vous feriez mieux de vous rendre, on ne vous fera aucun mal.

Nora se glissa silencieusement derrière une carapace de tortue grande comme une chambre de service.

Elle essayait de se souvenir de la disposition des lieux. Si sa mémoire était bonne, la pièce n’avait qu’une seule porte, comme la plupart des réserves du Muséum, pour éviter les vols. Il n’y avait donc qu’une seule sortie possible, et les deux crétins se trouvaient pile devant. Il fallait absolument trouver le moyen de les éloigner.

— Professeur Kelly, il y a toujours moyen de s’entendre. Rendez-vous, je vous en prie !

Nora sourit intérieurement. Si Smithback avait eu affaire à ces deux-là, il n’en aurait fait qu’une bouchée. Pauvres Laurel et Hardy !

Elle eut un pincement au cœur en pensant au journaliste. Elle ne se faisait guère d’illusions sur la façon dont les choses avaient pu se passer. Smithback n’avait pu résister à l’envie de se rendre dans la demeure de Leng. Il avait sans doute eu vent de la théorie de Pendergast, ou bien alors il avait réussi à embobiner O’Shaughnessy. Smithback aurait fait parler n’importe qui, même un sourd-muet.

Car Smithback était un enquêteur hors pair. Il connaissait les archives du Muséum mieux que personne, et pendant qu’elle s’épuisait à fouiller les vieux registres cadastraux avec Pendergast, il les avait coiffés au poteau en allant chercher la bonne information là où il le fallait. Fidèle à lui-même, il n’avait rien eu de plus pressé que d’aller jeter un coup d’œil à la maison. D’où la voiture de location retrouvée sur Riverside Drive au coin de la 131e Rue.

Un simple coup d’œil ! Mais Nora savait pertinemment qu’il était incapable de se contenter d’un simple coup d’œil, et il s’était jeté tout droit dans la gueule du loup. Quel imbécile, mais quel imbécile !

Nora tenta d’appeler Smithback sur son portable en composant le numéro au fond de son sac pour faire le moins de bruit possible, mais la liaison ne passait pas dans ce sous-sol en béton rempli de tonnes d’étagères métalliques et d’ossements préhistoriques. Cela signifiait également que la radio des deux policiers ne passait pas. C’était bon à savoir si le plan qu’elle avait en tête fonctionnait.

— Professeur Kelly !

Les voix venaient de sa gauche. Ils avaient donc abandonné leur faction près de la porte.

Nora se faufila sans bruit entre les étagères, essayant d’apercevoir les deux hommes, mais elle ne vit que le rayon d’une lampe de poche fouillant la pénombre.

Si elle voulait faire quelque chose pour Smithback, il fallait se dépêcher.

Elle écouta attentivement les pas des deux policiers. Super ! Ces deux idiots sont restés ensemble. Ne voulant pas laisser à l’autre la gloire de sa capture, les deux flics avaient oublié de garder la porte.

— D’accord ! cria-t-elle dans le noir. Je me rends ! Je suis désolée, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai perdu la tête.

Sa déclaration fut accueillie par des murmures un peu plus loin.

— Nous arrivons ! finit par répondre O’Grady. Restez où vous êtes !

Elle les entendit s’approcher en courant, le rayon de la lampe dansant au rythme de leurs mouvements. Elle comptait justement sur la lueur de leur torche pour mieux leur échapper. Se glissant sans bruit entre les rayonnages, elle s’éloigna rapidement en direction de la porte.

— Où êtes-vous ? fit une voix inquiète plusieurs allées plus loin. Professeur Kelly ?

— Il me semble que la voix venait de là-bas, O’Grady.

— N’importe quoi ! Elle était beaucoup plus par là...

En un éclair, Nora franchit la porte qu’elle referma brutalement derrière elle avant de donner un tour de clé, sans s’inquiéter des cris affolés des deux policiers. Cinq minutes plus tard, elle était sur Muséum Drive.

Encore tout essoufflée, elle sortit son téléphone portable de son sac et composa un numéro.

[Aloysius Pendergast 03] La chambre des curiosités
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